Hratch Bédrossian : « Se préparer au débat »

Entretien avec Hratch BEDROSSIAN fondateur du ‘Cercle des écrits caucasiens’

le 18 novembre 2009

En ces temps de rentrée littéraire et de saison turque, le fondateur des éditions ‘Le cercle des écrits caucasiens’ réédite deux textes historiques. Et repose la question de la responsabilité des élites arméniennes, passée comme présente.

Deux livres événements. Deux témoignages. Deux Occidentaux présents sur le terrain après les massacres. A Adana en 1909 pour le premier. A Bakou lors de la résistance arménienne contre les armées turco- germaniques, fin 1917 à fin 1918 pour le second.

1-Pouvez- vous nous parler d’avantage de ces deux auteurs (Addosides et Barby) qui demeurent méconnus auprès du lectorat arménien ? (cf. biographie, ce qu’ils faisaient dans la région à l époque des massacres)

HB : Les informations sont malheureusement rares sur ces deux auteurs, entre autres, pour ne pas dire quasiment introuvables aujourd’hui. A moins que certains l’aient déjà fait, il faudrait entreprendre des recherches approfondies pour en savoir davantage. Concernant Barby, il aurait eu le grade de capitaine, et le fait qu’il ait appartenu à un service de renseignement n’aurait rien d’étonnant, ni de choquant ; il lui fallait après tout une excellente raison, outre le reportage de guerre pour le « Journal », pour se trouver dans les Balkans dès l’éclatement de la Première guerre mondiale aux côtés des Serbes, pour lesquels il a autant d’admiration que pour les Arméniens (il a écrit « L’épopée serbe » avant ses deux témoignages sur les Arméniens). Lors de la réédition en 2004 de « Au pays de l’épouvante, l’Arménie martyre », j’avais fait par téléphone le tour de France des Barby, et ils ne sont pas nombreux, mais en vain ; il se peut aussi qu’il s’agisse d’un pseudonyme pour des raisons tout à fait compréhensibles, comme dans le cas de Jean d’Annezay dont le témoignage complet sur les massacres de Cilicie figure en annexe dans la réédition de l’étude d’Adossidès. Maintenant s’ils demeurent méconnus, - ce qui est très grave pour la connaissance de cette période de l’histoire dont beaucoup des nôtres parlent en parfaits ignorants-, il faut peut-être se demander ce que « nos responsables et intellectuels » faisaient, ou plutôt ne faisaient pas, dans les années 1910 et les décennies qui ont suivi pour que des témoignages aussi capitaux et leurs auteurs sombrent dans l’oubli... jusqu’en 2009 ! Cent ans, un siècle ! Je tiens à souligner cette carence parmi d’autres dès maintenant, car j’y reviendrai plus bas. En tout cas, l’authenticité de leurs témoignages, qui sont aussi précieux que des archives, sinon plus, reste incontestable. Cela étant dit, ils demeurent inconnus du lectorat français aussi ; pourtant n’avaient-ils pas écrit pour éclairer en premier lieu l’opinion publique française ? Et c’est aussi de la faute des « nôtres » ! Qu’on imagine quel impact auraient sur le public des citations de Barby, de Harry Stuermer, de Michel Paillarès, de Paul du Véou, d’Emile Doumergue, de Bertrand Bareilles, de Denys Cochin, de Curzon, d’Antoine Poidebard et de bien d’autres si elles figuraient, par exemple, sur les stèles commémoratives du génocide à Lyon au lieu de celles, sans âme, ni indignation, d’universitaires parfaitement inconnus des Français qui n’en ont pas grand chose à faire et dont certains, dès lors, auraient réfléchi à dix fois avant de demander la suppression de ces stèles ! Encore une commission bien informée qui aura bien fait son travail..."

2-Qu’est ce qui vous a motivé a publié un deuxième livre sur les massacres d’Adana ? En quoi le témoignage d’Addosidès nous apporte de nouveaux éclairages sur ces événements ?

HB : L’année 2009 correspond au centenaire des massacres des Arméniens en avril 1909 à Adana et dans toute la province de Cilicie à l’instigation des Jeunes-Turcs, et non pas d’Abdul-Hamid II (comme on l’a cru alors et comme on veut le faire croire jusque maintenant), qui aurait voulu les chasser du pouvoir en suscitant la mutinerie des cheriatistes à Constantinople et châtier par la même occasion les Arméniens, à plus de 700 km de là ! Pour leur soutien à l’instauration du régime jeune-turc. Sauf qu’il n’y avait pas que des Arméniens qui avaient prêté main forte aux Jeunes-Turcs issus pour la plupart de la partie européenne de l’Empire ottoman et particulièrement de Salonique, berceau du Comité Union et Progrès et centre de décision ittihadiste... Rien de plus normal donc que d’éditer ou de rééditer les études et témoignages d’auteurs comme Duckett-Ferriman, Adossidès, d’Annezay, sans oublier « Les Turcs ont passé là... » de Georges Brézol (1911) et « Hadjine et les massacres des Arméniens » de la missionnaire américaine Rose Lambert (1911), qui vient d’être traduit en français par Héléna Démirdjian ; c’est le contraire qui ne serait pas normal, et c’est à ce contraire que nous assistons depuis 1 an : aucune commémoration digne de ce nom des victimes de ces massacres, aucun colloque digne de ce nom, mis à part un ou deux organisés à la sauvette, comme celui d’Erévan, où il y avait à boire et à manger ! Et je ne parle pas des témoignages d’auteurs arméniens qui restent dans l’oubli : « Un mois en Cilicie » d’Archakouhi Téodik, « Le désastre de Cilicie et souvenirs de Konya » du pasteur Hambartzoum Achdjian, « Le désastre de Cilicie » de Hakob Terzian, « Les terreurs de Cilicie » de Sourène Partévian. Les rééditions actuelles ne sont évidemment pas de simples reproductions, ce qui serait à la portée du premier venu, mais bénéficient de nouvelles préfaces et d’annexes importantes, elles aussi méconnues, qui, cent ans après ces massacres ayant déjà visé exclusivement les Arméniens, nous éclairent sur le lien entre ces massacres et le génocide perpétré par le même régime à la faveur de la Première guerre mondiale, n’en déplaise à certains historiens qui osent séparer les deux événements... comme si tous les événements historiques n’avaient pas de rapport les uns avec les autres, surtout dans un contexte aussi particulier que la Jeune-Turquie de 1908 et de la décennie suivante. Pour ces historiens, Bonaparte ne serait donc pas le fruit de la Révolution française, Napoléon n’aurait aucun lien avec Bonaparte, le but des guerres napoléoniennes n’aurait pas été d’imposer à l’Europe un modèle français issu de la Révolution... Autant dire que les Jeunes-Turcs ne se sont pas transformés en kémalistes, que les kémalistes n’ont pas contribué à la victoire du bolchévisme et à la revanche nazie en combattant pour le compte des Allemands et avec leur aide le traité de Versailles en Asie Mineure, avec les conséquences qu’on connaît sur le futur du destin du peuple arménien, de l’Europe et du Proche Orient... Chaque témoignage, et pas seulement l’étude d’Adossidès, contient des détails supplémentaires et parfois des contradictions, apporte un éclairage particulier et pousse à approfondir la réflexion pour aboutir à une conclusion solide sur les raisons de ces massacres qui sont loin d’être un « détail de l’Histoire » de cette période.

3-Pourquoi cette sélection de textes pour les annexes du livre des massacres de Cilicie ?

Il n’y a pas vraiment de sélection, cela supposerait la lecture d’un nombre de textes le plus grand possible et ensuite un choix. Soyez certain qu’on aurait pu en citer dix fois plus... Si sélection il y a, elle est motivée par la qualité des auteurs et celle de leurs analyses, de leurs conclusions qui se recoupent notamment sur l’atrocité et l’ampleur des massacres. Je n’ai pas hésité une seconde à citer Cherif-pacha, ex-Jeune-Turc réfugié à Paris, qui publiait en français le « Mechroutiète » de 1910 à 1914 (il faudra d’ailleurs rééditer intégralement les 54 numéros de cette revue très édifiante sur le régime jeune-turc) et Youssouf Fehmi, ex-Jeune-Turc lui aussi. Et puis « sélection » veut dire aussi mise à l’écart de témoignages qui ne nous arrangeraient pas, alors que la vérité historique, aussi relative soit-elle, se trouve dans les contradictions, les falsifications, voire les mensonges, qu’il convient de démêler. J’avais prévu de traduire et de faire figurer dans les annexes de l’étude d’Adossidès ou de Brezol les minutes des cinq ou six séances de l’Assemblée nationale arménienne et du Parlement ottoman consacrées aux massacres de Cilicie rapportées heureusement par Hakob Terzian dans « Le désastre de Cilicie » (1911), mais comme l’ensemble dépassait les 200 pages, j’ai décidé de les publier prochainement sous forme d’essai historique avec les analyses et les conclusions qui s’imposent selon moi, notamment sur la complaisance coupable de certains membres du Conseil laïque de cette Assemblée à l’égard du régime criminel jeune-turc.

4- La Saison de la Turquie qui a lieu en ce moment semble donner une occasion rêvée aux négationnistes turcs et leurs alliés français de présenter leur version de l’histoire. Dans cette optique avez- vous l’intention de viser cette fois– ci un public plus large qui puisse en transgressant les frontières du microcosme arménien de France ?

Les négationnistes turcs et leurs complices en France font ce qu’ils ont à faire et n’ont pas attendu cette « occasion rêvée » ; l’important est de savoir ce que nous faisons, nous. Depuis maintenant 12 ans, je n’agis pas en fonction de ce que peuvent penser, dire ou faire les uns et les autres, même si cela ne me laisse pas indifférent. Je n’y vois que « opérations de communication », comme dans le cas de l’Année de l’Arménie, dont les organisateurs avaient pris grand soin d’occulter les « pourquoi, comment, par qui ? » du génocide des Arméniens, quand ils n’ont pas eux-mêmes favorisé la falsification bien pensée et consciente des faits avec, il faut le dire, la complicité de certains participants motivés par une chose : occuper le devant de la scène par la publication de quelques beaux livres et catalogues en escomptant des retombées et des dividendes. On a vu la suite : l’impact même à court terme sur le public français est égal à zéro. Et c’est normal dès lors qu’il y avait absence de travail pédagogique en amont bien avant cette Année « mémorable », et que cette absence a persisté après. Et il en sera toujours ainsi tant que les « opérations de communication » ne s’appuieront pas sur un travail de fond et seront « managées » par des gens qui n’ont ni connaissance approfondie des choses, ni esprit de suite, ni présence d’esprit. Pour la Saison de la Turquie, les choses sont quand même un peu mieux ficelées, les deux Etats veillent au grain et c’est normal ; la question qu’il faut se poser, c’est qu’a fait l’Etat arménien à l’occasion de l’Année de l’Arménie pour affirmer la véracité du génocide des Arméniens ? Cela vous étonnerait si je dis : Rien ? Pourquoi, avec des moyens extrêmement limités, devrais-je, par réaction, monter au créneau à l’occasion de la Saison de la Turquie, dans l’espoir ou l’intention de troubler la fête alors que durant toute l’Année de l’Arménie « Le Cercle d’Ecrits Caucasiens » a été boycotté par les structures « arméniennes » qui avaient reçu la consigne de ne pas faire de vagues ? Je n’ai pas l’habitude d’accuser sans être en mesure de prouver... En tout cas, faute de moyens adéquats, il m’est impossible de viser ce public plus large dont vous parlez. A cela s’ajoute cette histoire lamentable des protocoles qui, soyez-en sûr, va désorienter une partie de l’opinion qui nous était favorable, quand elle ne va pas freiner l’intérêt pour la connaissance des événements de la période en question. Mais ce sont en premier lieu les rencontres avec les nôtres qui m’intéressent : si on s’était préoccupé moins d’opérations de communication et davantage de pédagogie afin de préparer les nôtres aux débats qui allaient avoir lieu tôt ou tard, les négationnistes et leurs complices n’auraient pas eu maintenant un boulevard devant eux. Au cours de mes conférences, je rencontre des gens qui ne demandent que ça : en apprendre le plus possible d’abord grâce aux témoignages publiés, ensuite par les échanges et les débats. Rien n’interdit par la suite de sortir de ce « microcosme » et d’organiser des conférences et des débats ouverts à un public plus large, à condition de savoir expliquer et démontrer l’influence des massacres de Cilicie d’avril 1909, du génocide pendant la Première guerre mondiale, des événements en Cilicie et en Transcaucasie en 1918-1922 sur l’Histoire de l’Europe et du Proche-Orient. Des observateurs et des auteurs notamment français l’ont très bien fait à l’époque, je ne vois pas pourquoi nous ne pourrions pas nous en inspirer, même tardivement, en allant plus loin dans l’explication et la démonstration.

5) Quels sont les principaux obstacles qui empêchent au Cercle des Écrits Caucasiens une meilleure diffusion dans l’univers de l’édition ?

Sans entrer dans des détails « techniques », il n’y a pas, pour une meilleure diffusion via les libraires et les salons de livre, d’autres obstacles que financiers, comme pour un très grand nombre d’éditeurs depuis surtout quelques années. Sans compter que, vu les thèmes abordés depuis quelques années, une structure éditoriale comme Le Cercle d’Ecrits Caucasiens doit avoir un noyau dur de lecteurs, qui n’existe presque pas ; à raison d’au moins 5 titres publiés par an, ce noyau devrait représenter au moins 2000 lecteurs capables de les acheter en moins de 1 an pour permettre de progresser et d’aborder d’autres thèmes que les témoignages historiques. Ce noyau n’est actuellement que de 500 à 1000, c’est tout dire... Je vous laisse calculer ce que cela représente sur une communauté de, paraît-il, 400.000 personnes, qui devrait compter quand même 50.000 adultes capables de lire, non ? Par ailleurs, il faut savoir que les libraires sont des commerçants, plus exactement des dépositaires, et qu’ils n’ont aucune raison de consacrer même un mètre carré de leur surface de vente à des ouvrages qui se vendent mal. Un autre obstacle important est l’accaparement aujourd’hui de 90% des Salons de livres en France par les libraires, qui ne produisent rien et qui en excluent les éditeurs avec la complicité des municipalités surtout des grandes villes lesquelles subventionnent ces salons avec l’argent public par dessus le marché ! Les Salons du livre ouverts aux éditeurs qui restent coûtent trop cher pour s’y aventurer sans bénéficier de subvention. En novembre 2007, lors des trois jours d’un Salon du livre sur la place Bellecour au centre de Lyon, nous avons eu à peine 15 visites d’Arméniens de Lyon et de sa périphérie... On ne peut pas multiplier ce genre d’expériences... Faire appel à un diffuseur ayant pignon sur rue est inutile car suicidaire. Il faut donc faire avec tout ça... Je ne reviendrai pas sur certaines de nos structures culturelles... Heureusement qu’un certain nombre d’entre elles permettent de rencontrer les lecteurs potentiels en organisant des conférences-débats. Voilà en gros la situation. Il y a donc indiscutablement plus d’obstacles que de possibilités. Dans ces conditions, préparer des traducteurs littéraires, pourquoi faire ? Ca durera le temps que ça durera, et tant pis pour la traduction des livres d’auteurs arméniens comme Ochakan, Prochian, Nar-Dos, Zeytountsian, Otian, et de beaucoup, beaucoup d’autres.

Propos recueillis par Tigrane Yégavian

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