Pachinian vs Karékine II : l'Arménie clivée
Pachinian vs Karékine II :
l’Arménie clivée
Le Premier ministre va durcir l’épreuve de force engagée avec le Catholicos d’ici les élections législatives de juin prochain, dans une société arménienne gangrenée par la violence.
PAR VAROUJAN MARDIKIAN
L Premier ministre Nikol Pachinian accentue la pression exercée sur le catholicos Karékine II, en déployant tous ses efforts pour élargir le cercle des ecclésiastiques prêts à se ranger du côté des autorités. Le 4 janvier au soir, il a publié sur les réseaux sociaux une vidéo le montrant en train de signer en compagnie de huit évêques dissidents, dans sa résidence officielle, une déclaration appelant à la “ destitution ” de Karékine II dans le cadre d’une “ réforme ” de l’Eglise. Le Catholicos est une nouvelle fois accusé d’“ instrumentaliser l’Eglise à des fins politiques ” et de la “ mettre au service de divers agendas et intérêts étrangers ”. Cette déclaration porte également la signature de deux autres dignitaires de haut rang du clergé, qui se sont joint fin novembre à la campagne menée par Nikol Pachinian contre Karékine II.
Détail intéressant à relever : si jusqu’alors, Nikol Pachinian affirmait œuvrer pour la démission de Karékine II en tant que “ simple fidèle ”, il a signé cette fois-ci la déclaration susmentionnée en tant que Premier ministre d’Arménie. L’opposition y a vu une preuve de la violation d’une disposition de la Constitution qui garantit l’indépendance de l’Eglise et sa séparation d’avec l’Etat. Le Saint-Siège d’Etchmiadzine a relayé cette accusation, stigmatisant “ les actions entreprises par le chef du gouvernement arménien sous prétexte de réglementer et de réformer la vie interne de l’Eglise ”.
La messe de Noël du 6 janvier a de nouveau été l’occasion pour Nikol Pachinian et Karékine II de croiser le fer. Durant son office, le Catholicos a dénoncé la “ répression ” à laquelle l’Eglise “ continue d’être soumise ”, quand bien même elle demeure “ ferme et inébranlable, fidèle à sa vocation et à sa mission divines ”. De son côté, le Premier ministre a assisté à l’office célébré en la cathédrale Saint-Grégoire l’Illuminateur d’Erévan par l’un des dix évêques entrés en dissidence fin novembre. Puis il a exhorté ses partisans à se joindre à lui pour une marche dans le centre-ville qui les a conduits vers une autre église de la capitale, devant laquelle il a fustigé les “ tentatives d’instrumentalisation de l’Eglise contre l’Etat, désormais unis ”.
Mais Nikol Pachinian s’abstiendra d’ordonner à ses partisans de se rassembler devant la cathédrale d’Etchmiadzine, contrairement à l’initiative prise le 18 décembre par les évêques dissidents. Celle-ci avait suscité les critiques des opposants, qui avaient dénoncé une tentative d’occupation de la cathédrale et de la résidence de Karékine II, située à proximité, ainsi qu’une réaction du Catholicossat, qui avait organisé au même moment une prière spéciale dans les lieux saints.
Cette journée du 18 décembre avait été l’occasion d’évaluer le rapport de force entre les deux camps. Et de ce point de vue, la balance avait nettement penché du côté des soutiens de l’Eglise, beaucoup plus nombreux que les manifestants pro-gouvernementaux, parmi lesquels figuraient des responsables locaux et des membres du Contrat civil au pouvoir. Les opposants au gouvernement ont estimé que Nikol Pachinian avait subi là un revers majeur.
Des comportements violents
En attendant les prochains rebondissements que réservera cette guerre ouverte, force est de constater qu’elle clive la société arménienne dans des proportions inquiétantes. Ce même 18 décembre, des centaines de policiers anti-émeutes déployés autour de la cathédrale ont laissé plusieurs partisans de Nikol Pachinian, dont Vrej Durgarian, le directeur adjoint de l’Opéra national d’Arménie, tenter d’y pénétrer de force, à la fin de l’office, avant qu’un groupe de prêtres et de laïcs leur fassent barrage. Lors de l’échauffourée, le père Vrtanes Baghalian a été victime d’un infarctus et transporté d’urgence à l’hôpital.
Il accusera Vrej Durgarian d’avoir été le meneur des agresseurs, qui “ donnaient des coups de pied et des coups de poing dans la porte d’entrée principale de la cathédrale-mère ”. Et d’ajouter : “ Un homme ivre a escaladé le tombeau d’un Catholicos [du 18e siècle] et a fait signe au groupe de pousser la porte pour entrer. Je lui ai poliment demandé de descendre, mais j’ai compris qu’il ne m’écoutait pas. J’ai donc dû grimper, le tirer par l’épaule et le faire descendre. ” On notera que parmi les agresseurs figurait également Tavros Sapeyan, le maire pro-gouvernemental de Taline (dans la province d’Aragatsotn), qui a été filmé en train d’insulter un autre prêtre pendant l’échauffourée (1).
Alors qu’un député de l’opposition, Garnik Danielian, déposait une plainte pour “ hooliganisme ” contre Vrej Durgarian et Tavros Sapeyan, le directeur exécutif de l’Opéra national d’Arménie, Karen Durgarian, venait à la recousse de son adjoint, qui est également son cousin. “ Si vous regardez attentivement la vidéo, vous verrez qu’il y avait pas mal de monde. Nombreux sont ceux qui sont tombés au sol, à bout de souffle, tant la foule était dense. Mon cousin a essayé simplement de se relever pour reprendre son souffle ”, a-t-il déclaré au quotidien Aravot.
Dix jours plus tard, le 28 décembre, en marge de la messe dominicale célébrée à Garni (à une trentaine de kilomètres à l’est d’Erévan) par un prêtre dissident, en présence de Nikol Pachinian, un journaliste du site d’information pro-gouvernemental civic.am a interrogé certains fidèles pro-Pachinian sur les raisons qui pourraient contraindre le Catholicos à démissionner. Réponse d’un habitant de Garni, employé de l’administration locale : “ Il faudrait lui jeter une pierre sur la tête et le tuer. ” Une enquête préliminaire a été ouverte par le procureur général, à la demande des responsables de l’opposition.
Bakou et Ankara pro-Pachinian
Dans ce climat délétère, tout porte à croire que les tensions entre les deux camps vont aller en s’accentuant : d’un côté, le Catholicos, qui bénéficie encore d’un large soutien populaire, n’est pas décidé à démissionner ; de l’autre, le Premier ministre va accentuer la pression sur Etchmiadzine, à mesure que l’on s’approchera de l’échéance électorale du 7 juin prochain.
Pleinement engagé dans le processus de paix élaboré par Washington, Nikol Pachinian veut à tout prix le mener le plus loin possible avant cette date butoir. Il est encouragé en cela par Bakou et Ankara, qui lui témoignent leur « soutien » à travers des gestes significatifs. C’est ainsi que l’Azerbaï-djan vient de livrer à l’Arménie, par voie ferroviaire, deux cargaisons de carburant en moins d’un mois ; quant à la Turquie, son ministre des Affaires étrangères, Hakan Fidan, a soutenu le 14 janvier le “ rôle constructif ” joué par Nikol Pachinian, au nom d’Erévan, dans le processus de normalisation des relations avec Ankara et Bakou.
Adoubé par ces deux voisins, le Premier ministre arménien va tout faire pour empêcher un opposant comme le Catholicos de jouer les trouble-fête. Au risque de polariser à l’extrême une société arménienne déjà bien fracturée.
(1) Tavros Sapeyan a bloqué l’entrée de l’église Sainte-Mère de Dieu de Taline, le 6 janvier au matin, avec l’aide de la police et des responsables locaux, pour permettre à Aramayis Takhmazian, défroqué en novembre par le Catholicos, de célébrer la messe de Noël à la place du père Hayk Sahakian, son successeur désigné.
Le gouvernement ferme la chaîne télé de l’Eglise
Le gouvernement arménien a décidé le 25 décembre d’interrompre la diffusion de Shoghakat, la chaîne de télévision de l’Eglise apostolique arménienne. Cofinancée par l’Eglise et le gouvernement depuis sa création, il y a une vingtaine d’années, Shoghakat diffusait principalement des programmes culturels, religieux et éducatifs.
Les alliés de Nikol Pachinian avaient déjà réclamé l’arrêt du financement public et de la diffusion de Shoghakat en 2024, lors des manifestations antigouvernementales menées par l’archevêque Bagrat Galstanian. Ils avaient réitéré cette demande après le début du conflit entre Nikol Pachinian et Karékine II. Le gouvernement s’est appuyé sur une loi abrogeant le statut de “ diffuseur public ” de Shoghakat, adoptée en octobre dernier par le Parlement, pour décider la cessation d’activité du diffuseur public qui retransmettait les programmes de la chaîne.
Les milieux proches du pouvoir ont reproché à Shoghakat une faible audience, des programmes de piètre qualité et une mauvaise utilisation des fonds publics. La directrice générale de la chaîne, Manya Ghazarian, a rejeté ces critiques, déclarant qu’elles n’étaient étayées par aucune étude ni donnée objective. Sept associations de médias du pays ont estimé dans un communiqué commun que la justification officielle du retrait de la fréquence de Shoghakat n’était “ pas convaincante ”.
V. M.
Pachinian vs Karapétian, une guerre d’usure
Samvel Karapétian, arrêté le 18 juin dernier juste après avoir condamné les tentatives de Nikol Pachinian de destituer le catholicos Karékine II et promis de le défendre “ à notre façon ”, fait décidément l’objet d’un traitement spécial de la part des autorités arméniennes. A la surprise générale, le 30 décembre, la justice acceptait de transformer sa détention provisoire en assignation à résidence, moyennant le versement d’une caution de 10,5 millions de dollars et l’interdiction de faire des déclarations politiques depuis son domicile. Le 16 janvier, la Cour d’Appel a accédé à la demande du Parquet de réincarcérer Samvel Karapétian… avant que le tribunal de première instance déjuge la Cour d’Appel le 17, en le réassignant à résidence avec la liberté de promouvoir son mouvement Mer Dzevov (A notre façon).
Mais l’homme d’affaires est physiquement affaibli. Il avait été hospitalisé pour une double pneumonie contractée en prison, des suites d’une infection au Covid. Ses avocats ont dénoncé de mauvaises conditions de détention, imputables à une administration pénitentiaire qu’ils accusent de négligence. “ Ils n’ont absolument pas chauffé la cellule de Samvel Karapétian, a déploré l’un d’eux, Armen Faroyan. Son état de santé s’est dégradé. Il était constamment enrhumé et personne ne comprenait de quoi il souffrait avant qu’on lui diagnostique une pneumonie bilatérale. ” Aram Vartevanian, un autre avocat de Samvel Karapétian, a affirmé que les autorités pénitentiaires, tout en étant informées de son état de santé, sont restées délibérément inertes. Kamo Manoukian, le directeur de l’hôpital pénitentiaire national, a rejeté ces accusations, indiquant que Samvel Karapétian avait été examiné à plusieurs reprises par les médecins de la prison sans qu’aucun problème pulmonaire n’ait été signalé.
Samvel Karapétian, dont les six mois de détention n’ont pas émoussé la combativité, se disait confiant le 19 novembre de pouvoir chasser la “ petite clique ” dirigeante arménienne du pouvoir à la faveur des législatives. Ces décisions de justice, marquées du sceau de revirements successifs, font penser à un plan concocté en haut lieu pour affaiblir, à l’usure, les capacités de résistance d’un homme dont l’état de santé est désormais précaire.
“ Maintenant, je vais m’occuper de toi à ma façon, misérable… J’espère que tu garderas le goût de l’Etat en bouche ”, avait lancé Nikol Pachinian à Samvel Karapétian, le 18 juin dernier. Tout se passe comme si le Premier ministre voulait absolument montrer qu’il a de la suite dans les idées à l’un de ses principaux concurrents aux prochaines législatives. Il faut donc s’attendre, dans les mois à venir, à de nouvelles tentatives de déstabilisation de Samvel Karapétian par le pouvoir, qui ne lésinera pas sur les moyens pour parvenir à ses fins. A sa façon.
V. M.







