Quelles sont les chances réelles d’une normalisation authentique entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, et entre l’Arménie et la Turquie, dans un avenir proche ? Quelles seraient les conditions minimales pour qu’elle ne soit pas purement symbolique ?
Tout dépend de ce que l’on entend par normalisation « authentique ». S’il s’agit de la signature d’un traité de paix, cela dépendra largement de la capacité du gouvernement Pachinian à mener à bien les réformes constitutionnelles exigées par l’Azerbaïdjan. Un référendum est envisagé après les élections législatives de 2026, pour lesquelles Pachinian apparaît aujourd’hui comme favori, même s’il doit encore l’emporter. De manière plus générale, ce que l’on peut raisonnablement attendre dans les années à venir, c’est une forme de « paix négative » : l’absence de guerre ou d’escalades militaires majeures. C’est un objectif atteignable. Comme on l’a vu récemment, des initiatives limitées en matière de transit et un commerce modeste sont également possibles. Aller au-delà nécessitera beaucoup plus de temps et une volonté politique bien plus forte.
Concernant les déplacés de l’Artsakh, quelle est votre évaluation de leur statut juridique et politique en Arménie ? Existe-t-il un risque qu’ils soient progressivement traités comme de simples migrants économiques ?
L’idée de considérer les réfugiés comme des migrants économiques est une revendication azerbaïdjanaise, mais je ne pense pas qu’elle soit réaliste. Il existe déjà des programmes de long terme — certes encore très imparfaits — qui considèrent l’ensemble des déplacés comme des bénéficiaires. En revanche, sur le plan juridique, le gouvernement arménien a lui-même créé des problèmes artificiels lorsqu’il a adopté, en octobre 2023, une décision traitant les Arméniens du Haut-Karabagh comme des non-citoyens, ce qui n’avait jamais été le cas auparavant. Les Arméniens du Karabagh jouissaient jusqu’alors de l’ensemble des droits liés à la citoyenneté arménienne. Ils possèdent tous des passeports arméniens portant un code spécial, désormais considéré uniquement comme un document de voyage. Cette décision a entraîné de nombreuses difficultés : restrictions d’accès à la fonction publique, perte du droit de posséder des terres agricoles, etc. Le même texte a également défini les Arméniens d’Artsakh comme des personnes sous protection temporaire ou comme des réfugiés, et a introduit une carte d’identité spécifique sans laquelle les réfugiés ne peuvent pas quitter le pays. Aujourd’hui, les déplacés peuvent soit conserver leurs anciens passeports — qui ne sont plus reconnus comme de véritables passeports arméniens — soit demander la citoyenneté. Les programmes d’aide incitent fortement à cette démarche, en conditionnant certains avantages, comme l’accès au logement, à l’obtention de la citoyenneté. La réduction progressive de l’aide a entraîné une hausse des demandes de naturalisation, mais aussi une augmentation du nombre de départs définitifs hors d’Arménie. Il est important de souligner que l’obtention de la citoyenneté n’affecte en rien leurs droits politiques ou juridiques en tant que réfugiés.
Plus largement, comment ces dynamiques — politique américaine, corridors régionaux, normalisation et question non résolue des réfugiés — influencent-elles la résilience à long terme de l’État arménien et de sa souveraineté ?
L’ensemble de ces facteurs génère des vulnérabilités structurelles et une profonde incertitude stratégique. À cela s’ajoutent une polarisation politique interne croissante et des reculs démocratiques visibles, qui affaiblissent la capacité de l’Arménie à répondre efficacement à ces défis. Alors que plusieurs scénarios d’évolution sont possibles pour la région, le gouvernement semble ne se préparer qu’aux hypothèses les plus optimistes. L’absence d’un plan B crédible constitue aujourd’hui l’un des motifs de préoccupation les plus sérieux.
Tigran Grigoryan est analyste politique et directeur du Regional Center for Democracy and Security (RCDS) à Erévan. Spécialiste du Caucase du Sud, des politiques de sécurité et des relations entre grandes puissances et États périphériques, il travaille notamment sur les questions de souveraineté, de normalisation régionale et de gouvernance post-conflit en Arménie. Il est régulièrement sollicité par des centres de recherche internationaux et des médias pour ses analyses critiques des dynamiques géopolitiques régionales.










